09 Mai 2019

Par: Cabinet Psy Macon

Portraits

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Les Français ont découvert Marie Bonaparte grâce au téléfilm que Benoît Jacquot a tourné avec Catherine Deneuve en 2003 : Princesse Marie. Née en 1882 à Saint-Cloud, elle fut une pionnière de la psychanalyse en France et joua un rôle essentiel auprès de Sigmund Freud.

Marie Bonaparte dit d’elle-même : « Si quelqu’un écrit ma vie, qu’il l’intitule La dernière Bonaparte, car je le suis. »

Petite fille de Pierre Bonaparte, neveu de Napoléon 1er, elle reçoit de sa grand-mère paternelle (sa mère est morte un mois après sa naissance) une éducation empreinte de nombreux préjugés et contraintes. En réaction à cette discipline trop stricte, elle se réfugie dans la lecture et l’écriture et rédige en français, anglais et allemand (elle est polyglotte) cinq petits cahiers à couverture noire cirée qui lui serviront plus tard durant sa psychanalyse avec Freud.

En 1907 elle épouse le prince Georges de Grèce, second fils du roi Georges 1er. De leur union naîtront deux enfants.

Difficultés sexuelles

Marie Bonaparte souffre de frigidité. Cette difficulté oriente ses premières tentatives d’étude de la sexualité. Mal dans sa peau, elle fréquente les hôpitaux (opérations chirurgicales du nez, des seins) et écrit sous le pseudonyme de A.E. Narjani un article intitulé « Considérations sur les causes anatomiques de la frigidité chez la femme.» dans lequel elle explique la frigidité féminine par une distance trop grande entre le clitoris et le vagin, appuyant sa thèse par la mesure  de l’espace entre le clitoris et le méat urétral sur une population de 200 femmes prises au hasard. Obsédée par son « accomplissement orgasmique », elle se fera opérer plusieurs fois afin de se faire déplacer le clitoris. En vain.

En 1924, à la suite de la mort de son père, elle fait une dépression. Amie du psychanalyste français René Laforgue, elle le convainc d’intercéder auprès de Freud pour que celui-ci la prenne en analyse. Elle finit par convaincre ce dernier, plutôt réticent, de la prendre comme patiente. Sa démarche commencée le 30 septembre 1924 s’achèvera en 1938.

Son influence mondaine et sociale, sa psychanalyse auprès de Freud au gré de séjours de deux à six mois à Vienne, vont lui donner un rôle d’intermédiaire entre les premiers psychanalystes parisiens et Freud qui lui demande alors de se consacrer au développement de la psychanalyse en France. Elle devient sa représentante à Paris.

En novembre 1926, elle fait partie des neufs membres fondateurs de la Société Psychanalytique de Paris, contribuant autant sur le plan institutionnel que financier. Elle subventionne la première revue psychanalytique française « La Revue Française de Psychanalyse » et y publie une dizaine de communications dont ses traductions de « L’Avenir d’une illusion » et « Introduction à la théorie des instincts », ainsi que ses cours à l’Institut de Psychanalyse posant ainsi la question de la formulation des concepts de Freud en français. Question essentielle qui donna lieu à de nombreux débats dans le groupe français.

En mai 1927, elle s’allie à Pichon contre Hesnard pour traduire le « Es » allemand par le « ça ». En 1927 aussi, elle publie une traduction du « Souvenir d’enfance de Léonard de Vinci » sous son nom. Scandale dans son milieu mondain ! Son mari tente alors de la faire rompre avec Freud.

Naissance de la psychanalyse

En 1936, elle achète à un marchand d’objets d’art la longue correspondance (dix-sept années) du Docteur Sigmund Freud avec le  Docteur Wilhelm Fliess, que la veuve de ce dernier a vendue. Freud souhaite la récupérer. Marie refuse de peur qu’il la fasse disparaître à cause de ses désaccords avec Fliess. Elle parvient à sauver les lettres de la censure nazie et à les acheminer vers Paris. Les précieux textes seront envoyés à Londres dans des containers imperméables et flottants et remis à la fille de Freud, Anna, et à Ernest Kris. Leur édition paraîtra d’abord en allemand, puis en anglais, puis en français sous le titre : « La naissance de la psychanalyse. »

Tout au long de cet échange amical et théorique, le Freud neurophysiologue devient « psychologue », passe, si on peut dire, du cerveau au psychisme, entreprend son auto-analyse, en vient à l’interprétation des rêves, introduit la dimension langagière et symbolique : il invente la psychanalyse. D’où le titre choisi.

Il manque une centaine de lettres et le nom de Fliess (qui pensait avoir découvert la relation entre les mucoses nasales et les organes génitaux, et, à partir de là, « une névrose réflexe nasale ») a été effacé… Il faudra attendre 1978 pour qu’un éditeur, Jeffrey Masson, réussisse à publier une édition moins censurée et 1985  pour que paraisse enfin une édition complète dans laquelle nous pouvons lire les « Lettres à Fliess ».

 Sauvetage de Freud

Afin de permettre à Freud (qui refusa longtemps la perspective de l’exil), de quitter l’Autriche passée sous domination nazie, La Princesse Marie Bonaparte fait jouer ses relations et  verse une « rançon » de 4824 dollars que Freud lui remboursera à son arrivée à Londres.

Ses sœurs qui resteront en Allemagne périront toutes dans un camp nazi. Tous ses livres seront brûlés sur la place de l’Opéra de Berlin en mai 1933. Freud avait prédit que la persécution des Juifs et celle de la pensée seraient liées mais c’est l’interrogatoire  de sa fille Anna par la Gestapo qui précipite sa décision de quitter définitivement sa patrie en 1938.

Sur le trajet, il fait une escale à Paris chez la princesse qui le recommande au Docteur Antoine Lacassagne afin de soigner le cancer de la mâchoire dont il est atteint depuis 1923.

Il meurt à Londres en septembre 1938.

Sexualité féminine

La princesse de la psychanalyse est décédée en  septembre 1962 sans avoir résolu l’énigme de sa frigidité.

Elle a vraiment posé la question de la sexualité féminine, tenant en cela  tête à Freud qui pensait que l’évolution de la femme vers une maturité devait s’effectuer par un passage de la sexualité clitoridienne à la sexualité vaginale ; elle le surnommait le « grande exciseur »  symbolique. Jusqu’à la fin de son enseignement, Freud a affirmé le primat du phallus. Jusqu’à la fin, la question de la féminité est restée son point de butée.

Cette question complexe a beaucoup évolué depuis les théories freudiennes traversant les préjugés de tous ordres. Plusieurs psychanalystes ont essayé d’y répondre : Lou Andréas Salomé ou Karen Horney avec la « jouissance autre » ; Jacques Lacan avec la question de la féminité dans le séminaire « Encore » ;  Françoise Dolto avec la  théorie du point G. qui est un sujet très controversé. D’autres aussi, des chercheurs tournés vers l’anatomie qui ont démontré que le vagin ne contient aucune terminaison nerveuse.

Entre psychisme et anatomie, où trouver les réponses ? Elles sont singulières. A chacune de trouver les siennes. Au-delà d’une jouissance qui ne serait que « anatomique ». En dehors de toute théorisation, de toute norme, au plus intime. Elles peuvent se chercher dans une histoire particulière et ses effets possibles sur l’estime de soi, le lâcher prise,  la confiance en l’autre,  la peur inconsciente… Ce n’est sûrement pas pour rien que l’on dénomme l’orgasme « petite mort ».

 

Bibliographie

  • Introduction à la théorie des instincts. Marie Bonaparte. Denoël et Steele.1934.
  • Essais de psychanalyse. Marie Bonaparte. Imago Publising Ltd.1950.
  • De la sexualité féminine. Marie Bonaparte. Paris. UGE. 1977. Coll.10/18
  • Encore. Séminaire XX. Jacques Lacan. Seuil.2016.
  • La sexualité féminine. Françoise Dolto. Gallimard.1996.
  • La sexualité des femmes n’est pas celle des magazines. Catherine Blanc. La Martinière. 2004.
  • L’irrésistible pouvoir du sexe. Gérard Bonnet. Petite bibliothèque Payot.2012.

 

Filmographie

 

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